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Visite d’atelier : Bert Wils

Le changement de climat dans l’art

Après une longue carrière artistique, riche et variée, aux Pays-Bas, Bert Wils (IJmuiden, 1955) s’est installé  en 2015 avec sa femme, Nathalie Le More, traductrice, à Saman en Haute-Garonne. Depuis, il se consacre à son art et gère une résidence d’artiste. Il est frappant de constater à quel point, tout le long de sa carrière, Bert Wils a toujours su équilibrer son travail de peintre indépendant dans son atelier et son engagement dans la société et le monde de l’art. Le changement de climat, touchant aussi bien la planète que le monde de l’art, se reflète dans son oeuvre. 

[Bert Wils, hiver 2021, 2 toiles « Gouffre d’enfer »]

Les toiles de Bert Wils, à l’abstraction toute atmosphérique, nous invitent avec sensibilité à explorer en profondeur les impressions de la nature. Ce ne sont pas des tableaux qu’on est obligé de scruter longuement du regard pour y entrer. Ils vous absorbent, comme font les paysages lorsqu’on s’y arrête suffisamment longtemps pour se laisser porter et emporter par leur pureté originelle. De sa maison à Saman, Bert Wils a une belle vue sur les Pyrénées. L’horizon sans cesse changeant est une expérience qui se retrouve dans son oeuvre. Bert produit des toiles qui existent simplement par l’apposition de peinture sur la toile, enrichie par des pigments qui apportent la profondeur. Dans ses toiles, quelque chose a disparu et apparaît, en même temps. L’échange entre la présence palpable et la représentation de l’inimaginable forme la qualité de son art pictural. 

Depuis ses études à l’Académie royale pour l’Art et le Design à Bois-le-Duc (entre 1976 et 1980), Bert Wils a travaillé à élaborer avec cohérence son langage visuel, très personnel, qui, dans l’art contemporain, s’apparente à l’abstraction lyrique, et, dans ce courant, représente un point de vue original.

[vue de l’atelier de Bert Wils]

Au sein de la discussion, qui a été remise d’actualité en particulier par la Documenta XV, sur la pratique artistique individuelle dans le cadre de la responsabilité et l’engagement collectifs, la carrière de Bert Wils est un exemple exceptionnel de cohérence entre les idées et l’action. Dans son atelier, on ne peut pas imaginer un travail plus solitaire et, pourtant, il est empreint de la conscience de ne pas être seul au monde, et du fait que son existence n’a de sens qu’en étant pour les autres et en passant par les autres. 

Bert Wils a grandi dans une famille de trois enfants, l’aîné de deux soeurs, dans un immeuble à proximité des dunes d’IJmuiden. Son père était analyste chimiste dans l’entreprise de chimie DSM. « Ma mère venait d’une fratrie de vingt enfants, à Kootwijkerbroek (à l’est du pays). Tous les étés, je passais quelques semaines dans sa famille dans la région de la Veluwe. À IJmuiden, petite ville portuaire et industrielle définie par les hauts-fourneaux et la pêche, j’étais un enfant solitaire, mais dans la famille de ma mère, j’étais chez moi, sans l’ombre d’un doute. »

Pour Bert Wils, se lancer dans des études artistiques n’allait pas de soi. Le milieu dans lequel il a grandi n’encourageait pas vraiment un intérêt sérieux pour l’art ou la culture. Même si, en fait, il a des liens familiaux avec l’architecte Jan Wils qui a fait partie du mouvement du Style pendant une courte période, et qui, comme représentant de la « construction nouvelle » est devenu célèbre avec la conception du Stade Olympique à Amsterdam. « À la maison, nous avions juste une seule image, venant de mes grand-parents paternels, d’origine d’Oosterbeek, dans l’est du pays, un vitrail représentant un trois-mats du dix-septième siècle qui faisait galoper mon imagination. À l’école primaire, je dessinais déjà ce type de navires. À un moment donné, grâce à un article dans le journal, j’appris qu’il y avait une galerie à IJmuiden, de Pieter ’t Hart, ce qui m’a ouvert les yeux. Des peintures de la zone industrielle m’ont fait prendre conscience qu’on pouvait voir les choses différemment. Pour moi, cette zone industrielle avait toujours été laide, mais ces peintures laissaient voir aussi un côté attrayant. Presqu’au coin de notre rue, nous avions la librairie Erasmus, où la consultation d’un livre sur l’art japonais m’a intrigué. Ce n’est que plus tard que je me suis trouvé en contact avec l’art plastique contemporain. » 

[Bert Wils – Boue grise (2019) huile sur lin, 120 x 160 cm]

[Bert Wils (2019), huile sur lin, 120 x 160 cm]

Après deux années de collège professionnel et le passage à l’enseignement professionnel, pour être peintre (en bâtiment), puis des études d’étalagiste décorateur, au Nimeto à Utrecht, Bert Wils a rejoint l’Académie des beaux-arts à Bois-le-Duc, où il a suivi les cours d’artistes comme, entre autres, Ger Lataster et Henk Zomer.

Il apprit alors à se poser la question de ce qu’il pensait de lui-même, en tant que plasticien, et l’importance de juger l’oeuvre sur ses propres mérites. Pour son année de stage, il partit pour Berlin, début d’une vie intense, avec son amie Dien de Boer et les visites des amis de l’académie, comme Peter Spaans, avec qui il a travaillé intensément et réalisé des dessins en commun.

De retour aux Pays-Bas, on lui conseilla de finir ses études aux Beaux-arts Rijksacademie à Amsterdam. Mais ce milieu ne lui convenait pas du tout, et il prit la décision de continuer seul à développer sa démarche artistique. Vivre et travailler à Amsterdam au début des années quatre-vingt du siècle dernier, cela signifiait pour Bert Wils, avec son engagement politique et social, de participer activement au lancement d’initiatives artistiques et à la réalisation de complexes d’ateliers dans des bâtiments industriels et d’anciennes écoles désaffectés, notamment, dans les quartiers Wittenburg et Oostenburg et autour de la Czaar Peterstraat. 

« Grâce à ces activités et ce travail en commun avec la jeune génération d’artistes et d’organisateurs, j’ai fréquenté des gens comme Ad de Jong, la force motrice derrière la galerie W139 puis, plus tard, Peter Giele qui a lancé Aorta et créé le Roxy, mais aussi d’autres gens comme Dirk Vermeulen, de De Praktijk, Joseph Semah de Makkom, Bart van de Ven et Peer Veneman de The Living Room, Alex Adriaansens de V2 à Bois-le-Duc et Hans Gieles du magazine Artzien. Lors de la première exposition à W139, « 30 man kunst » (l’art de 30 personnes), le point de départ était notre volonté d’être indépendants du monde de l’art établi. Dans ma recherche de mon expression visuelle et artistique, je réalisais, en plus de mes toiles, des performances au coeur desquelles je m’efforçais de poser la question exacte de la relation entre mon travail et le public. Lors du vernissage de « 30 man kunst », par exemple, j’avais fait verser huit mètres cubes de sable à l’entrée de W139, un obstacle qui obligeait le public à entrer en le contournant. En passant, les visiteurs pouvaient, avec des pelles et des seaux, m’enfouir dans ce sable. La question était de savoir jusqu’où le public voudrait aller. Le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il n’y avait pas vraiment consensus, à la porte! » 

[Bert Wils. (2021) techniques mixtes sur lin, 120 x 160 cm]

[Bert Wils – Profondeur verte (2021) techniques mixtes sur lin, 120 x 160 cm]

Dans ces premières années de sa vie d’artiste plasticien, Bert Wils travaillait dans son atelier à des toiles dont les formes étaient en grande partie empruntées à l’environnement dans lequel il les exposait. Il expérimentait avec la forme spatiale des peintures et les abstractions figuratives étaient tirées de son propre corps. Les formes physiques aux membres allongés et aux parties quelque peu mutantes exprimaient une approche prudente, et étaient vues comme un travail « gestuel ». Au cours de ces années-là, il montrait son travail aussi bien aux Pays-Bas qu’à l’étranger dans les espaces d’exposition d’initiatives d’artistes qui déterminaient une grande partie de l’actualité et du renouvellement dans le monde de l’art. Il combinait ces expositions avec des performances. « Pour préparer la production de mes toiles, j’ai commencé à faire des exercices de méditation que j’inventais moi-même, comme par exemple, marcher en formant des huit. Or, le huit couché, le lemniscate, est le symbole mathématique de l’éternité, de l’infini. D’ailleurs, je fais toujours cet exercice, même si aujourd’hui, je varie avec la natation quotidienne et le billard. Ces préparatifs m’aident à déterminer mon propre degré d’opportunité, ce jour-là. Avec un geste simple, je me confronte avec moi-même. Une des performances exécutées pendant une présentation d’Aorta à Düsseldorf – elle a été publiée dans le catalogue « Beeld, Storm & Drang » avec des textes de Tineke Reijnders – consistait à me badigeonner de peinture noire. Évidemment, il est resté un endroit que je ne pouvais pas atteindre, dans le dos. Cet endroit qui restait ouvert, et avait la forme d’une feuille de chêne, est une référence à cet endroit vulnérable sur le corps de Siegfried, le héros de la chanson des Nibelungen. »

[Bert Wils – Un paysage sans âge, installation (2019) JH Ridderbos, St Girons

L’engagement actif de Bert Wils dans les collectifs et les initiatives d’artistes a toujours été un facteur important dans son existence artistique. Et il l’est toujours. Il a fait des programmes pour l’espace d’art Het Recept dans la Kerkstraat, une initiative de Roos Waterland, et il a travaillé pour l’Hotel Winston pour lequel il programmait également des concerts et lancé l’idée de réaliser des chambres artistiques, une formule reprise plus tard plus en détail dans l’hôtel Lloyd par Suzanne Oxenaar. Ces travaux, dans le prolongement de son oeuvre, servaient à élargir et approfondir sa pratique, mais, également, à générer un supplément de revenus. Bert Wils s’est engagé dans une collaboration particulière avec Peter Spaans avec lequel il créa l’alter ego Waterszoon. Sous ce nom, ils ont été actifs également aux États-Unis, dans des galeries comme City Without Walls à Newark et Gallery Rita Deans à New York. 

Cette combinaison entre l’idéalisme et le pragmatisme conduisit finalement Bert Wils à devenir, à côté de son travail de plasticien, directeur de la technique pour le Circus Elleboog, une organisation pour la jeunesse créée par Ida en Jef Last en 1949 pour initier les enfants de la rue du quartier populaire Pijp aux arts du cirque. Cette institution a existé jusqu’en 2015, année où la municipalité d’Amsterdam décida d’arrêter les subventions. « Dans les années précédant la fermeture, j’avais justement travaillé comme chef de projet pour la construction des nouveaux locaux du Circus Elleboog. J’avais convenu avec la direction que je me dégagerai de cette organisation lorsque les nouveaux locaux seraient investis. Juste avant la livraison, peu après la victoire du parti D66 aux municipales, la municipalité d’Amsterdam m’a appelé pour m’informer du retrait de la subvention – avec l’argument qu’Elleboog avait été un joujou du Parti du travail, et que cette époque était désormais révolue. Une bisbille politique a donc fait sombrer un lieu de création très important pour les enfants d’Amsterdam. Je ne comprends toujours pas et je ne décolère pas de cette décision totalement dénuée d’empathie.” 

Entretemps, Bert Wils avait décidé d’acheter une maison dans le Sud-ouest de la France, avec sa femme Nathalie Le More, elle-même fille de l’artiste Arlette Le More. En 2013, c’était fait, à Saman, une heure et demie de Toulouse en direction de l’Espagne. Ils ont passé deux années à rafraîchir – avec des pauses – une ancienne ferme tricentenaire et à transformer sa grange en logis. Depuis 2015, ils y habitent et y travaillent. Leur résidence d’artiste, Le Clos de Saman, est enregistrée sur la plateforme Transartists. 

[Atelier, Résidence d’artiste, Saman. France]

[Cour, atelier Saman]

Bert Wils trouve sa place d’artiste dans son environnement direct en s’inscrivant activement  dans la communauté rurale, sensible à l’agriculture biologique, qui l’entoure. Les changements climatiques autour de lui se retrouvent dans la surface souvent brûlante de ses toiles. Il se sent responsable du respect de la nature. Même s’il est typiquement un peintre travaillant en atelier, il ne se ferme pas à la responsabilité sociale qu’il se sent avoir pour la communauté qui l’entoure. Il n’est pas facile se gagner une place dans le circuit des expositions, dominé par les artistes du cru, mais, entretemps, il a réussi à exposer ses oeuvres à plusieurs endroits. Il a noué le contact avec des institutions comme le Lieu d’Art Contemporain à Sigean de Layla Moget, la fille de l’artiste néerlandais Piet Moget, Hang-Art Espace Contemporain à Esquièze-Sère et la Galerie Concha de Nazelle à Toulouse où il a exposé début 2022 sa série de mini-toiles explorant le quotidien de son horizon. 

Dans cette large série, il s’est concentré sur les glissements de couleurs et non sur le déroulement du temps. À la suite du philosophe Henri Bergson, Wils ne s’intéresse pas dans son travail au passage du temps, mais à son accumulation, comme une idée transcendante qui conduit à une prise de conscience approfondie. Dans ses toiles plus récentes de la série « Gouffre », il démontre que son propos est de toujours se faire surprendre. « Le Gouffre possède une vague profondeur verte qui se présente toujours comme si c’était la première fois qu’on la voit. »  

[Bert Wils, Exposition galerie Concha de Nazelle, Toulouse, 2020]

Bert Wils expose ses peintures dans son atelier situé dans la maison. Ses toiles non figuratives, à hauteur d’homme, disposées dans l’espace, attirent. L’installation, un cercle formé par neuf toiles ou plus – entretemps, il en a produit une vingtaine – entoure le spectateur pour une expérience atmosphérique de la nature, d’un paysage sans âge, qu’il a rendu pictural. L’oeuvre, contemplative, vous envahit comme une brume qui brouille la vue, comme la lumière solaire qui réchauffe le corps, comme la pluie qui rafraîchit la terre, comme le froid qui fait pétiller le sang dans les veines, comme l’art plastique qui vous émeut. Pour servir son travail, il fait des photos et réalise des petits objets qui démontrent la largeur de ses intérêts et sa capacité de recherche avec des choses du quotidien, de simples objets d’usage banal, et des occupations de tous les jours qui sont le moteur de sa vie et de son travail. 

Bert Wils est un peintre qui n’invente pas son travail, mais qui le fait. Sa méthode est axée sur le travail de la force de gravitation. Nombreuses sont ses toiles qui commencent à l’horizontale. Puis, il les retourne à la verticale d’un seul geste, afin de les faire sécher tête en bas, afin que la matière s’accumule et se renforce. Pour lui, ses peintures doivent offrir aux spectateurs la possibilité de s’y refléter. Il ne s’agit pas tant de s’y voir que d’être confronté à des aspects de soi qu’on ne connaît pas encore. Et toujours, le toucher joue un rôle significatif. Dans ses peintures, vous retrouvez régulièrement les traces physiques de ses doigts dans la peinture, comme des tics, des mouvements involontaires, qui provoquent une sensation physique. « La méthodique d’un peintre demande toujours une application radicale. Dans une peinture, aucun compromis possible.”

Alex de Vries